Hélène Geoffroy (PS) : « On ne pourra pas éternellement se contenter de diaboliser Jean-Luc Mélenchon » -l’opinion 02/03/25

La présidente du conseil national du PS dévoile la ligne qu’elle entend défendre face à Olivier Faure au congrès de juin prochain. Avec son courant, l’ancienne ministre de François Hollande plaidera pour une candidature socialiste en 2027, refusant par principe l’idée d’une primaire qu’elle juge synonyme de défaite face à l’extrême droite.

Hélène Geoffroy est présidente du conseil national du PS et maire de Vaulx-en-Velin.

Le divorce avec LFI est consommé, l’alliance du NFP est – provisoirement au moins – derrière vous. Quelle est donc la ligne de clivage qui va structurer le congrès du PS en juin ?

Bien malin est celui qui peut prédire la teneur exacte et l’issue de ce congrès. Pour ce qui est de mon courant, le TO1, nous allons déposer une contribution générale avec au moins trois piliers : d’abord, dans un contexte aussi troublé au plan national et international, les socialistes doivent dire clairement quelle vision de la société française ils entendent défendre. Trop souvent, au Parti socialiste, le débat d’idées est escamoté au profil de l’incarnation. Or, si La France insoumise a développé une force électorale, c’est parce qu’ils ont certes la personnalité forte de Jean-Luc Mélenchon, mais surtout parce qu’ils ont travaillé sur le fond. Nous, socialistes, avons tellement renié notre identité que le programme du Nouveau Front populaire n’était plus que la reprise du programme présidentiel de LFI.

La question internationale doit apparaître en tête de chapitre, en réaffirmant une doctrine stable sur la défense, ainsi que notre attachement au projet européen. Il faut tout reprendre de fond en comble : la défense des services publics ne doit plus être abordée sous le seul angle des crédits alloués et la valeur travail ne doit plus être la grande oubliée, certainement pas dans une France post uberisée. J’ajoute qu’il nous devons affronter le débat sur l’identité nationale en étant fidèles à nos valeurs universalistes. Tout ceci doit constituer le socle d’un projet présidentiel pour 2027. Il nous reste deux ans, c’est à la fois court mais suffisant si l’on s’en donne collectivement les moyens.

Excluez-vous l’idée d’une primaire avec les autres composantes de la gauche ? Auquel cas, acceptez vous l’idée que le PS se range derrière un candidat issu d’une autre famille en 2027 ?

Je préfère lever tout de suite l’ambiguïté : on ne va pas tergiverser pendant des mois et des mois pour savoir s’il y aura une primaire ou pas, pour essayer de savoir si le candidat sera socialiste, écologiste ou communiste. Avec mes camarades, je plaiderai pour que nous soyons rassemblés derrière un candidat issu des rangs socialistes ou sociaux-démocrates.

«Dans l’état actuel du pays, avec un Rassemblement national à plus de 35 %, il serait irresponsable de revivre un feuilleton comme celui de la Primaire populaire. Des contrats de législature avec nos partenaires de gauche comme cela s’est toujours fait, oui bien sûr. Une primaire qui nous fasse perdre du temps face à l’extrême droite, non merci»

Le PS se doit d’être présent à la prochaine présidentielle. Au congrès de Villeurbanne en 2021, Olivier Faure avait commencé à laisser entendre que le candidat à la présidentielle de 2022 pourrait être Yannick Jadot. On a vu le résultat : notre candidate, Anne Hidalgo, n’a bénéficié d’aucune rampe de lancement, il n’y a eu de débat au sein du parti ni sur son investiture, ni sur son projet. Dans l’état actuel du pays, avec un Rassemblement national à plus de 35 %, il serait irresponsable de revivre un feuilleton comme celui de la Primaire populaire. Des contrats de législature avec nos partenaires de gauche comme cela s’est toujours fait, oui bien sûr. Une primaire qui nous fasse perdre du temps face à l’extrême droite, non merci.

Mais quelle alternative proposez-vous quand on sait que le potentiel électoral de la gauche toutes tendances confondues ne dépasse pas 30 % ?

Ce congrès doit ressembler à un « Epinay II ». Je m’explique : c’est le temps des assises de la gauche, le moment pour élargir une plateforme qui comporterait en son coeur le Parti socialiste et agrégerait ceux qui se sont mis à l’écart du parti : les soutiens de Bernard Cazeneuve, ceux de Benoît Hamon et les anciens macronistes qui revendiquent leur appartenance à la famille socialedémocrate, comme Sacha Houlié.

Faire l’union de la gauche pour faire 15 %, à quoi bon ? « L’union de la gauche » est devenue le mantra des partis politiques de gauche, leur alpha et leur oméga, cette union de façade et non pas sur le fond porte en germe des défaites successives, oubliant que l’union est un moyen et non une fin. La cohérence idéologique, ça compte aussi aux yeux des électeurs. Je prends souvent l’exemple de Lucie Castets qui s’était retrouvée incapable de répondre aux questions qui lui étaient posées pour le compte du NFP. Indépendamment de ses qualités, elle ne pouvait avoir réponse à tout. C’était même mission impossible, car sur le nucléaire, sur le conflit au Proche- Orient, sur l’accueil des immigrés, elle se retrouvait écartelée entre les différentes composantes de l’attelage NFP. Le temps est donc venu de retrouver un cap clair.

Par la non-censure du gouvernement, le PS a montré qu’il était capable d’assumer ses responsabilités sans être dans le soutien à François Bayrou pour autant. Contrairement à ceux qui rêvent d’une crise de régime, nous ne sommes pas prêts à faire n’importe quoi pour arriver au pouvoir, mais nous serons prêts à assumer le pouvoir le moment venu.

Y a-t-il une différence de degré ou de nature entre la gauche insoumise qu’incarne Jean-Luc Mélenchon et la vôtre ?

J’ai toujours pensé que nous avions des désaccords insolubles avec La France insoumise. J’ai peu parlé au moment de la création du NFP car il y avait l’urgence à battre le RN, mais je n’ai jamais été convaincu par cette alliance. Jean-Luc Mélenchon, quoiqu’on lui reproche, c’est un intellectuel qui établit des concepts. Celui de créolisation n’est pas étranger à ma propre histoire puisque je suis née et j’ai grandi en Guadeloupe. On ne pourra pas éternellement se contenter de diaboliser Jean-Luc Mélenchon. Ses succès électoraux dans les quartiers populaires indiquent qu’il a touché du doigt des douleurs et des questions profondes des Françaises et des Français. La réponse n’est pas dans un séparatisme avec la République, mais dans la nécessité de mener la bataille pour que chacun trouve une place pleine et entière dans le pays. C’est le combat universaliste et historique des socialistes.

«Jean-Luc Mélenchon cherche à enfermer toute une partie de la population dans une essentialisation identitaire, qui justifie une forme de séparatisme avec la République. Cette opposition entre « eux » et « nous », je ne peux pas l’accepter. Notre pays doit assumer son métissage»

Jean-Luc Mélenchon cherche à enfermer toute une partie de la population dans une essentialisation identitaire, qui justifie une forme de séparatisme avec la République. Cette opposition entre « eux » et « nous », je ne peux pas l’accepter. Notre pays doit assumer son métissage. On ne peut pas rester dans la nostalgie d’une France monocolore et chrétienne fantasmée par l’extrême droite qui, du reste, n’a jamais existé puisqu’il y avait les territoires ultramarins. La réalité, c’est que les Français issus de l’immigration aspirent à voir réussir leurs enfants. Ils croient en l’école de la République comme outil d’émancipation. Inquiets pour l’avenir de leurs enfants, les parents de confession musulmane font le choix de l’école privée catholique. Ils font comme de nombreux autres parents, hélas d’ailleurs pour notre école publique. Ces exemples existent, ils ne sont pas marginaux. Ils battent en brèche tous les préjugés de l’extrême droite sur l’incompatibilité de l’islam avec la République.

Voyez-vous aujourd’hui en Olivier Faure un présidentiable en devenir ? Le prochain premier secrétaire du PS doit-il être, en toute logique, le candidat de votre formation à la prochaine présidentielle ?

En tant que premier secrétaire, Olivier Faure a la légitimité pour concourir. Souvenez-vous : j’avais même donné son nom pour qu’il soit le candidat commun du NFP à Matignon. Evidemment, les insoumis n’en ont pas voulu. A présent, ce congrès doit garantir le processus de sélection de notre candidat à la présidentielle de manière équitable et transparente. Sur la ligne de départ, d’autres ont la légitimité et l’épaisseur nécessaires pour prétendre à la fonction de président de la République : François Hollande évidemment, mais aussi Bernard Cazeneuve, Raphaël Glucksmann, Carole Delga. Une chose est sûre : celui qui sera élu premier secrétaire au mois de juin doit être un premier secrétaire de mission qui s’assure que nous ayons une incarnation en 2027. En revanche, le prochain premier secrétaire ne doit pas construire une écurie présidentielle.

Etes-vous la candidate de François Hollande au poste de premier secrétaire ?

Vous me donnez l’occasion d’une précision. Primo, je suis souvent présenté comme sociale-libérale, ce que je ne suis pas. Il suffit de voir les politiques de justice sociale que je mène dans ma collectivité pour s’en rendre compte. Deuxio, je n’ai jamais été dans le premier cercle de François Hollande, même quand j’ai été secrétaire d’Etat à la Ville (2016-2017). Je n’ai été qu’une seule chose dans ma vie : ségoléniste. De plus, la force de mon courant, « Debout les Socialistes », réside dans sa capacité à rassembler des sensibilités très diverses. En revanche, il est vrai que nous avons porté en interne le fait que François Hollande soit investi aux élections législatives car nous pensions qu’il était important de compter un ancien président de la République à l’Assemblée nationale dans la période. Contrairement à d’autres, je n’ai jamais éprouvé le besoin de renier François Hollande ou de le faire disparaître de la photo de famille. Pour une raison simple : nous avons apporté des conquêtes sociales et sociétales au pays. Je fais partie des députés qui ont voté contre la déchéance de nationalité.

Un temps évoquée lors des universités d’été du PS à Blois, la convergence avec le courant du maire de Rouen Nicolas Mayer-Rossignol est-elle toujours d’actualité ?

On va chacun poser des contributions générales de notre côté mais nous continuons d’échanger bien entendu. Aux journées d’automne de mon courant à Lyon, j’avais invité Jérôme Guedj, Philippe Brun et Karim Bouamrane qui avaient signé la motion d’Olivier Faure au congrès de Marseille. Avec eux aussi, nous discutons.

«A titre personnel, je n’exclus d’être candidate à la fonction de premier secrétaire même si je n’en fais pas un préalable. Je n’ai aucune détestation personnelle pour Olivier Faure»

A titre personnel, je n’exclus d’être candidate à la fonction de premier secrétaire même si je n’en fais pas un préalable. Je n’ai aucune détestation personnelle pour Olivier Faure. Comme depuis 2020, mon déterminant, c’est le fond. Olivier Faure a demandé un congrès de rassemblement, mais sur quelle feuille de route ?

Le maire de Saint-Ouen Karim Bouamrane, les députés Philippe Brun et Jérôme Guedj… il y a certes des défections dans le camp d’Olivier Faure mais quel dénominateur commun voyez-vous entre ces autoentrepreneurs de congrès ?

Toutes ces personnalités issues du TO2 (NDLR : la motion d’Olivier Faure) ont soutenu les accords avec LFI parce qu’ils pensaient que l’union de la gauche était le plus court chemin vers la victoire. Ils en sont revenus en constatant sur le territoire l’impasse stratégique dans laquelle nous nous sommes mis. En revanche, cela ne peut pas être une succession d’initiatives isolées où chacun aura une boutique à 3 ou 4 %. On est dans un moment existentiel. Le PS ne pourra pas continuer à vivoter ainsi en nouant des accords de bric et de broc au gré des circonstances. Je ne me vois pas non plus battre le pavé pendant dix ans et grimper sur les barricades quand Marine Le Pen sera au pouvoir. Comme le disait si bien Léon Blum au congrès de Tours en 1920, « il y a une question plus pressante que de savoir si le socialisme sera uni ou ne le sera pas. C’est la question de savoir si le socialisme sera, ou s’il ne sera pas ».